Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 4 —
Le rétroviseur du destin
Épigraphes
Coincée entre deux agressifs,
l'un pas convaincant, l'autre pas convaincu.
Ça sonne faux, c'est mal doublé.
Les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît.
🎧 Livre audio — Chapitre 4, Le rétroviseur du destin
Le texte
Grand soleil. Musique jazz. Le drak-car XXL débarque en marche lente dans une rue trop étroite. On glisse sur du velours, en seconde. Le Viking au volant, fier comme un roi. Deux jours en couple. Premier voyage romantique. Première course en drak-car…
Une voiture passe en trombe. Bim, bam ! Claque son rétroviseur et bloque la route. Un type sort en braillant comme s'il venait de perdre un bras.
Le type — T'as pété mon rétro ! Regarde ça ! Ma BMW !
Le Viking est furax, il saute de son siège
— NO ! It's fake ! You see, fake mirror, FAKE !
Je le regarde faire le tour du drak-car depuis le siège passager. J'ai l'intuition que tout se joue à ce moment précis : il attend que je prenne son parti et que je traduise illico. Ni une ni deux, il ouvre ma portière, visiblement impatient.
Le Viking — Come out ! Quick ! Translate ! Now !
Je m'exécute avec un calme de circonstance. Le temps d'une respiration, je coupe le volume extérieur, pour une petite pause sonore. Depuis mon silence ouaté intérieur, je les regarde gesticuler, sans vraiment les entendre.
Puis la pression de sa main sur mon bras remet le volume à fond : je souris… jaune. Coincée entre deux agressifs, l'un pas convaincant, l'autre pas convaincu. Je me retrouve à traduire avec mon franglais. Ça sonne faux, comme dans un film mal doublé.
Moi — Hé, les gars, stop, on respire ! Pas besoin de déclencher Ragnarök* pour un bout de plastique. Si le rétro est cassé, on appelle l'assurance, pas Odin* ! Mais on vérifie d'abord ?
Je regarde : le rétro est juste déboîté, mais le type en fait des tonnes.
Moi — Regardez, le rétro n'a rien. Clic. Voilà, c'est fini ! Au revoir et bonne route !
Le Viking, grande tirade — This man… IS A LOSER ! BIG FRAUD ! He wants my money ! I give him FISTS ! Tell him !
Je calme le jeu — Il dit que… heu… vous êtes… un escroc et qu'il va vous offrir (fists ???) … des croissants ? Ou peut-être… ça dépend comment on traduit en fait… qu'il va vous mettre un pain ?
Le Viking, visiblement énervé, du haut de ses 2 mètres, fait de grands gestes comme un moulin à vent. Le gars recule, brandit un ticket de caisse, une photo de son chat, monte dans sa voiture et fuit.
Quelques minutes plus tard… silence dans le drak-car. Le Viking est tendu comme un string.
Moi — Bon. Tout est réglé. On va se détendre et rigoler.
Le Viking, regard d'acier
— You do NOT support me ! You SABOTAGE ! You with HIM ! … I'll NEVER forget that !
Je tente un trait d'humour pour dégonfler la baudruche et ne pas griller notre récente idylle, aussi fragile qu'un petit poussin à peine sorti de l'œuf.
Moi — Tu plaisantes ! Tout ça parce que je n'ai pas mimé ton mélodrame ? Déjà que je déteste le conflit, toi tu me plantes au milieu des hostilités pour rien ! Et c'est moi qui trinque ? Oh hé ! Ça va pas la tête ? Faut te réveiller, Mayor Offer* !
… Et c'est ainsi que le rétroviseur est devenu l'arme du crime… de toute notre relation.
Dimanche c'est Show !
Le journaliste — Tu plantes le décor ! Est-ce une tentative de médiation en milieu hostile ?
L'auteure — Disons plutôt que je n'ai pas vraiment le choix. J'essaie surtout d'empêcher les deux zigotos de transformer “ma” comédie romantique en “leur” film de guerre. Coincée entre 0 % écoute et 100 % menaces, j'évite de me prendre un pain. Alors, je joue la Suisse : je neutralise les hostilités. Remarque, j'ai l'habitude avec mes parents de me retrouver coincée entre cinéma et publicité, à faire le tampon ! Au lieu de prendre leur parti, ma sœur et moi, on a très vite tranché pour les com rom… (moins de décibels, mucha emoción).
Le journaliste — Pourquoi aimes-tu tant les comédies romantiques ?
L'auteure — Disons que ça paye bien, les chutes sont franchement drôles, et j'embrasse toujours le beau mec à la fin. J'ai toujours été très fleur bleue ! (Merci Hugh*, le grand !)
Le journaliste — Il y a quand même un léger décalage entre ton idéal romantique et ta vie réelle ?
L'auteure — Tu as remarqué ?… C'est affligeant ! Mais je ne rejoue pas les scènes du passé, sauf pour en rire.
Le Viking — Tu as tort ! Les gens adorent les conflits passionnels ! Écoute-moi bien, Stupid French woman ! Je descends directement des Dieux du négoce ! Nous, les Vikings, on est les rois du commerce. Depuis le siècle d'or, la terre entière est notre marché : on a tout vendu, des épices, des bateaux, des idées, même du vent ! On est les Gardiens du Trésor de la Brume. C'est dans nos gènes, on a ça dans le sang ! Si on ne vend rien, on dépérit ! On ne laisse jamais rien s'envoler. Alors tu peux me faire confiance ! Une bonne engueulade, ça peut rapporter gros ! Moi, je ne m'en lasse pas ! Suis mon conseil : Prends l'argent !* T'es une bonne fille !
L'auteure — Tu penses que je suis un cas désespéré ?
Le Viking — Non, mais tu es une bille en négociation ! Tu ne sais pas dire NON ! Même si tu essayes de changer ta nature, ce qui est plutôt une bonne chose, Chassez le naturel, il revient au galop.
Le journaliste — Comment ça s'est passé avec le Viking au début ?
L'auteure — Oh, je me trouvais pour le moins très brillante d'avoir décroché le rôle de la petite amie du soleil, mon ego était flatté. Alors je lui ai demandé :
— Comment tu me trouves ?
Alors il m'a répondu :
— Well, you're really… Clumsy ! Stupid French woman !
Mon ego a fait tchoufa, comme on dit chez moi ! Il est retombé comme un soufflé.
Le journaliste — À quel point êtes-vous proches de vos personnages dans la vraie vie ?
L'auteure — Très proche, je suis une bombe anti-déprime au quotidien.
Le Viking — Pas proche du tout.
L'auteure — Non, toi, bien sûr, tu n'as rien à voir avec le beau gosse riche, rayonnant, plein de charme, fêtard, bricoleur, skipper…
Le Viking — Rien en effet. Comme tu le sais, je suis prof de yoga à Nederwick, je passe le plus clair de mon temps à lire les Védas* et à méditer en silence. Mais comme tu aimes mon corps souple et musclé, tu m'as donné le rôle principal.
L'auteure — C'est vrai que tu es plutôt sexy sur un tapis… avec le problème de la conscience de soi en moins.
Le journaliste — Après l'épisode du rétroviseur, tu aurais pu descendre du drak-car…
L'auteure — Hors de question de renoncer à ma romance pleine d'aventure pour un bout de plastique déboîté ! Il faut être intrépide et avancer avec panache, comme dit ma mère, alors j'ai sauté à pieds joints dans son bateau.
Un roman gratuit plein d'autodérision et d'humanité : un livre à lire en ligne ou à télécharger, avec son livre audio et ses chansons. Et si tu veux le soutenir, tu peux aussi l'acheter.
Thèmes du chapitre
Traduire une dispute · quand ton couple prend l'eau dès le premier voyage · jouer les intermédiaires · le rôle de tampon · voyager avec quelqu'un qu'on connaît à peine