Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 12 —
Sauvagerie Nationale du Chaos Français
Épigraphes
Une petite lumière rouge suspecte, restée allumée.
Traduction viking : c'est une catastrophe imminente.
Le texte
Dans son pays, tout est propre. Tout est net. Réglé comme une horloge suisse. Mais ce jour-là, en rentrant de voyage de la terre des talons qui claquent, il atterrit à Marisola et son monde s'écroule quand il rencontre… la Société Nationale des Contretemps Ferroviaires.
Dès qu'il monte dans le train, il repère une petite lumière rouge suspecte, restée allumée. Il sort inspecter l'environnement : le frein bloque la roue — bizarre, il est à l'arrêt. Il en conclut qu'il y a un problème de freinage. Il fait des signes au conducteur, mais comme il ne parle pas un mot de français, le conducteur lui répond d'un air blasé par un haussement d'épaules : Ouais ben… ça doit être normal. Puis il tourne les talons et remonte dans le train.
Traduction viking : c'est une catastrophe imminente.
Comme personne ne panique, le Viking, inquiet, en vigilance orange, le suit… Grave erreur !
Le train de la Société Nationale des Convois Figés démarre. 10 minutes plus tard, il s'arrête sans prévenir, en pleine voie. Silence. Aucune annonce, aucun message. Rien. Pas même un « Bonjour mesdames, messieurs ».
Le Viking commence à fumer. Littéralement.
Lui — C'est inacceptable ! Dans mon pays, les trains sont à l'heure… et s'excusent quand ils ont 3 minutes de retard, pour ne pas surprendre les voyageurs ! Une vache sur la voie est traitée comme une crise nationale !
Illico, ses vieux réflexes de berserker reviennent en force. Toutes antennes dehors. Les signaux d'alerte clignotent dans sa tête : toujours assurer sa survie d'abord.
Il scanne tous les détails autour de lui, à la recherche d'une sortie. Rien. Le plus surprenant et le plus inquiétant, c'est que personne ne réagit. Il se demande vraiment ce qui se passe ici. On dirait qu'il est le seul à paniquer dans une caméra cachée. Il devient parano. Il panique d'incompréhension et de peur. Il doit reprendre le contrôle. Maîtriser la situation.
Pendant ce temps… je ne cesse de penser à lui, toute enamourée d'avance de le revoir. Je m'imagine déjà me jeter à son cou pour l'embrasser fougueusement sur le quai de la gare de Palmeria. Et… magie de la synchronicité ! Je vois apparaître le beau visage d'ange de mon amour sur l'écran de mon téléphone…
15 appels en 15 minutes. Pour que je me renseigne. Pour avoir des infos. Pour savoir ce que dit le journal, la radio, la télé, Interpol…
📞 DRIIIIING — T'ES OÙ ? 📞 DRIIIIING — C'EST QUOI CE PAYS DE SAUVAGES ? 📞 DRIIIIING — Y'A PAS DE SYSTÈME D'INFORMATION ? 📞 DRIIIIING — JE SUIS DANS UN PAYS DU TIERS-MONDE ? 📞 DRIIIIING…
Visiblement, les bras lui en tombent. Mon incompétence mérite le cachot. (Premier round.)
Une heure plus tard, le haut-parleur du Service National des Correspondances Fantômes annonce enfin qu'il y a un problème sur la voie.
Sans blague ! On s'en serait douté ! Rien d'inquiétant pour moi.
Pourtant, ça a l'air de le surprendre. Il a de quoi spéculer à souhait, ce qui augmente encore son niveau de stress. Son taux de cortisol grimpe et atteint des sommets. L'attente dans l'incertitude dure des heures.
Moi, évidemment, je suis loin d'imaginer ce qu'il vit !
Entre-temps, il me rappelle 15 fois de plus, en colère contre tout le monde, mais surtout contre moi, of course. Et en bon petit soldat de deuxième classe, je me prends le savon du général stressé :
Lui — Tu aurais dû venir me chercher au lieu de me laisser seul dans cette galère. Ton incompétence mérite le cachot ! (Deuxième round.)
Finalement, son train fait demi-tour. Retour à la case départ.
Après quatre heures d'attente, lui coincé dans le train, moi pendue au téléphone, dont une heure et demie de route, j'arrive enfin à la gare de Marisola. Il ouvre la portière, prêt à me coller un procès-verbal pour sabotage ferroviaire. Aucun merci. Rien. Il claque la portière et hurle :
Lui — C'est de ta faute ! Ce pays, c'est le tiers-monde. Tu m'as laissé seul dans ce chaos. C'est honteux ! Tu es indigne ! 3 jours de cachot ! (Troisième round.)
Moi — … Forget the French kiss, alors ?
Il hurle. Je le serre dans mes bras, me colle contre son cœur qui bat la chamade. J'ai l'impression qu'il va sortir de son torse. Pour le calmer, je glisse ma main dans sa nuque, caresse ses boucles trempées de sueur, en chuchotant doucement, ça va, c'est fini, je suis là. Il se love dans mes bras et pleure à chaudes larmes en m'expliquant pourquoi je mérite le peloton. Je l'embrasse gentiment pour sécher ses larmes. Je suis trempée. Il est apaisé.
Voilà. C'est ça, le truc, parfois faut juste se laisser aller. Si vous vous demandez pourquoi je suis restée à me faire engueuler, ne cherchez plus. Parce que je m'engluais dans ses cheveux d'ange tout bouclés. Cupidon rit, c'est gagné !
Sauf qu'en vrai, ça ne s'est pas passé comme ça du tout, du tout ! Enfin, si, mais en décalé. Il a crié tout le trajet du retour. Le temps que le cortisol redescende, ça lui a pris un temps fou. C'est seulement le soir, sur le balcon, dans la nuit noire, qu'il m'a prise sur ses genoux. On a rigolé. Il est redevenu lui-même, tout câlin.
Depuis ce jour, il ne dit plus la Société Nationale des Contretemps Ferroviaires. Il dit : Sauvagerie Nationale du Chaos Français. Et pourtant… il revient, chaque année, avec une valise de bières et un espoir d'horaires. Mais plus jamais en train.
Dimanche c'est Show !
Le journaliste — Alors… explique-moi, pourquoi c'est la panique ?
Le Viking — Tu rigoles ? La lumière rouge s'allume… ça déclenche l'alerte nucléaire : j'imagine les pires scénarios catastrophes. On va tous mourir coincés dans ce train, sans eau, sans sortie, sans wifi ! Alors, pour survivre, j'appelle toutes les minutes pour savoir ce qui se passe.
Le journaliste — Et toi, tu fais office de hotline anti-panique ?
L'auteure — C'est ça. Il m'a prise pour son centre de gestion de crise 24/7.
Le Viking — Vous ne comprenez pas… Quand je suis enfermé dans un espace clos, sans info, je revis un danger vital. Je n'ai aucun contrôle sur ce qui se passe.
Le journaliste — Tu parles d'un ancien trauma ?
Le Viking — Oui. C'était pendant la guerre des Terres Brûlées. On était coincés plusieurs jours sous terre dans un bunker, avec des masques à gaz. On ne savait rien de ce qui se passait dehors. On ne captait pas la radio, on n'avait aucune info… Quand on a enfin pu sortir… c'était le silence absolu. Plus personne ne respirait : enfants, adultes, animaux. Les monstres marins avaient soufflé leurs gaz tueurs. Tout le village était mort. Depuis, j'écoute tout le temps la radio.
L'auteure — Je ne savais pas, tu ne m'en as jamais parlé. Pourquoi tu le racontes maintenant ?
Le Viking — C'est plus facile de le dire à un inconnu. Quand on souffre d'un choc, on le cache à ceux qu'on aime.
L'auteure — Oui, je sais, ça porte un nom : le mal des Terres Brûlées.
Le journaliste — Et toi, comment tu gères ?
L'auteure — À part venir le chercher, je ne peux rien faire d'autre. Je comprends qu'il panique, alors je le rassure, mais c'est tout de même injuste qu'il m'accuse. Je suis démunie, un peu comme une enfant devant un adulte qui tombe malade. Alors je gère. Sans me justifier, je lui parle avec douceur, des phrases courtes : « Je viens te chercher, tu es en sécurité. Respire. »
Le Viking — Ça m'a recadré direct. Ferme, mais safe.
L'auteure — Si j'avais su, je lui aurais préparé un kit viking anti-panique : eau, snacks, musique, un seul focus, sa respiration. Mais pas sûr qu'il aime le goûter dans son cartable.
Le Viking — Il y a de la bière dedans ?
Le journaliste — Tu lui en veux de se retourner contre toi ?
L'auteure — C'est pas très agréable, mais je le comprends. Sa famille est partie en sucette. Il erre, l'œil hagard, entre deux pays, deux personnalités — Dr Jekyll et Mr Hyde* — et des tas de véhicules aménagés pour sa vie nomade. Il est complètement perdu, ce garçon !
Le Viking — C'est bien pour ça que je t'ai rencontrée, d'ailleurs ! En temps normal, on ne se serait jamais croisés.
Le journaliste — Ce train de l'apocalypse a été formateur ?
L'auteure — Ça dépend pour qui ! J'en ris, mais à l'époque, je m'en suis pris plein le citron. Acide, le jus dans l'œil ! J'ai rien compris. J'avoue qu'il m'est arrivé de rêver de descendre du train et de finir le trajet à vélo.
Le Viking — Je peux te prêter mon vélo électrique, si tu veux. Ce sera toujours moins plombant que la conversation !
Le journaliste — Tu rêves toujours d'aventure ?
L'auteure — Je la vis, dans le confort de mon hamac, face au lagon bleu turquoise. Je préfère la mer à la montagne et surfer sur les mots plutôt que de glisser sur le verglas et de finir en sortie de piste.
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Thèmes du chapitre
Comment calmer quelqu'un en crise de panique · quand il se retourne contre toi · un choc qu'on cache à ceux qu'on aime · train bloqué en pleine voie · Dr Jekyll et Mr Hyde